Entretien avec le sociologue Marwan Mohammed

Entretien avec le sociologue Marwan Mohammed

Le sociologue Marwan Mohammed s’intéresse depuis longtemps au phénomène des bandes de jeunes et aux effets de la ségrégation (NDLR : séparation imposée, de droit ou de fait, d’un groupe social d’avec les autres). Son livre ‘‘La formation des bandes de jeunes : entre la famille, l’école et la rue’’ écrit en 2011 est le produit d’une longue recherche. Nous l’avions interrogé dans le journal du mois de novembre pour comprendre la violence chez les jeunes. Retrouvez ici son interview au grand complet.

Un jeune a été passé à tabac à Garges-Lès-Gonesse (son agression a été filmée). À Saint-Denis, un jeune a été tué dans une fusillade, la tension est de nouveau montée d’un cran entre les jeunes de Villeneuve-la-Garenne et l’Île-Saint-Denis. On a l’impression qu’il y a une recrudescence de la violence chez les jeunes. Comment l’expliquez-vous?

Pour parler avec certitude de baisse ou de recrudescence globales, encore faudrait-il pouvoir bénéficier d’un système de suivi précis de ces rivalités. Celui-ci a toujours fait défaut en France, même si dans le cadre de son ressort, la Préfecture de Police de Paris a toujours manifesté un intérêt pour ce phénomène particulièrement intense en Île-de-France.

 

Comment les jeunes en arrivent-ils à ce degré de violence (personnes décédées, coma…)?

Les groupes de références telles que les bandes de jeunes ont une capacité à produire le pire par la déshumanisation de « l’ennemi » et ainsi à écraser les consciences individuelles. La pression du collectif sur une base viriliste parvient à induire des comportements chez des personnes qui n’en seraient pas capables si elles étaient seules. Par effet de concurrence dans le groupe et entre quartiers rivaux, la mécanique d’affrontement est animée par une sorte d’arbitraire de la surenchère.

 

Comment vous est venu l’idée d’écrire «La formation des bandes de jeunes : entre la famille, l’école et la rue», paru en 2011.

Je m’intéresse au phénomène des bandes de jeunes et aux effets de la ségrégation depuis que je suis en licence, c’est à dire depuis 2001. Mon livre est le produit de recherches de mes études (licence, maîtrise de DEA (Master2) et d’une thèse de doctorat).

 

Pouvez-vous nous expliquer la formation des bandes de jeunes?

Ce phénomène se joue principalement dans trois scènes sociales : la famille, l’école et la rue. Des adolescents démobilisés scolairement et dont les parents n’arrivent pas à proposer d’alternative d’accomplissement de soi, tentent de compenser en participant à un espace d’affirmation qui est transgressif. Tout n’y est pas rose, mais ils peuvent y trouver des rétributions sociales immédiates et structurantes.

 

Quelle est la source de cette violence? Comment expliquez-vous ces guerres de quartiers?

Les rivalités entre groupes, quartiers ou entre jeunes de villes différentes s’inscrivent dans une compétition honorifique dont il faut prendre au sérieux le fonctionnement. L’enjeu central est la réputation, qui est un capital social essentiel pour des jeunes qui se retrouvent hors des sentiers légitimes de reconnaissance du monde adulte. Ces affrontements sont des performances évalués dans un espace local et régional. Les réputations qui en découlent fonctionnent comme un marché des cotations. Évalué par des centaines d’adolescent-e-s connectés par différents moyens aux évènements. Lorsqu’un adolescent sort du lot, que son « blaze » (son surnom) devient connu, il devient réellement populaire, il s’attire l’admiration de ses pairs et de nombreux supporters, il devient redouté par d’autres, bref, il a une existence publique et une position sociale reconnue.

 

Quelle place a la figure paternelle dans le processus de formation des bandes? Y a-t-il un lien entre absence de père ou monoparentalité et formation des bandes?

Ce qui compte c’est moins l’absence du père que le manque de légitimité éducative. L’éducation est affaire d’équilibre : une mère pauvre, seule pour élever six enfants, mais dont le statut éducatif est reconnu par ses enfants s’en sortira toujours mieux – en matière d’éducation – qu’un couple de parents de milieux aisés complètement délégitimés aux yeux de leur enfant unique. La question qui se pose c’est en quoi l’absence d’un parent, tout comme les difficultés économiques, le racisme, etc. ont un impact ou non sur l’équilibre éducatif.

 

Les pouvoirs publics ont-ils une responsabilité?

Si l’on considère quels pouvoirs publics ont une mission de correction des inégalités alors oui, leur responsabilité est engagé et à plusieurs niveaux. Les bandes de jeunes sont le produit de la ségrégation sociale, scolaire, territoriale et ethno-raciale. Chacun devrait agir à son niveau, mais les moyens d’action sont totalement différents. Je vais même aller plus loin, je suis intervenu des dizaines de fois dans différents départements au sujet de ces rivalités. J’ai rarement observé de plan d’action durable allant au fond du problème.

 

Quelles pourraient être les solutions pour réguler cette violence?

Agir pour stopper ces affrontements implique d’investir la principale scène sociale où ils se déroulent, à savoir la rue et ses coulisses, d’en connaître les normes, les règles et les espaces de pouvoir. Cela permet d’activer des relais efficaces. La question qui se pose c’est jusqu’à quel point les acteurs de terrain – lorsqu’ils existent – sont connectés, entendus, légitimes à agir dans la scène des affrontements. D’une ville à l’autre, la situation est totalement différente. Il y a trois phases à prendre en compte pour intervenir sur d’intenses affrontements : le refroidissement, la stabilisation et la pérennisation. Chaque phase implique des modes d’action différents. Pour la première il faut à la fois convaincre d’abandonner ces violences et exercer une certaine pression sur les jeunes en mobilisant des figures d’autorité qu’ils reconnaissent. Pour la seconde, il faut maintenir durant des mois une forme de pression tout en mettant en place des actions (des loisirs, des projets de solidarité, etc.) impliquant les jeunes des deux « camps ». Enfin la pérennisation implique de ritualiser l’entente et de la renforcer dans le temps en travaillant sur les classes d’âge inférieures. Cela demande du temps et de l’exigence, ce que ne permet pas une gestion politique dans l’urgence (une fragilisation permanente du secteur associatif ou de l’éducation populaire, ou bien à cause d’une tendance, observable dans plusieurs villes, à la mise à distance des éléments les plus turbulents par ceux qui sont censés s’en occuper). Bien plus largement, une politique d’égalité scolaire tout comme une autre politique de redistribution permettrait d’améliorer les conditions d’existence et les possibilités de réussite dans les lieux où ces affrontements se jouent.

Partagez cela à vos proches !