Paroles de confinée : Laurence Gatti

Paroles de confinée : Laurence Gatti

Pendant cette période de confinement, L’Île-Saint-Denis a donné la parole à ses habitantes et habitants. Comment a-t-on vécu cette crise sur notre île ? Comment a-t-on jugé l’action des autorités françaises ? Quel regard porte-t-on sur notre société ? Tant de questions auxquelles chacun a ses propres réponses.

Aujourd’hui : Laurence Gatti

Habite au quartier Centre depuis 3 ans. 38 ans. Artiste.

 

Alors que le confinement des Français touche à sa fin, comment avez-vous vécu ces deux derniers mois au quotidien ?

C’était une situation particulière parce que je suis enceinte de 9 mois. J’étais donc déjà un peu en confinement ! Tout ça est arrivé au moment où moi-même je levais le pied. C’est presque comme si tout le monde faisait son congé maternité en même temps que moi, j’avais l’impression de ne pas être en retard…

Là où j’ai eu peur, c’est que mon père a attrapé le Covid-19 et a failli en mourir. Il a été en réanimation, et aujourd’hui il est toujours en rééducation. Il y avait donc beaucoup de stress au téléphone pour essayer d’avoir des nouvelles. Il habite en Corse, et Ajaccio était un gros foyer de contamination au début de l’épidémie. Avec ma famille on a essayé de mobiliser tous nos contacts sur place pour trouver une « taupe » capable de nous donner des nouvelles, car à partir du moment où il a été plongé dans le coma artificiel, on n’avait plus aucun retour… Les patients et les soignants sont tellement mis sous cloche qu’on ne pouvait plus rien savoir. Il y a eu des jours très très très difficiles pour avoir juste une petite nouvelle : « aujourd’hui on l’a retourné« , « aujourd’hui il est stable« , etc. J’ai une fille de 5 ans, il fallait aussi essayer de gérer les émotions pour ne pas que ça se répercute sur son moral.

Dès que j’ai su que mon père était « sorti du cercueil » (c’est lui-même qui l’a dit), on a repris à la maison des activités un peu plus agréables… Beaucoup de dessin, notamment. Le papa est musicien donc musique, piano, chant, etc. Un peu de danse aussi, même si maintenant je suis grosse ! Pas mal de cuisine également, et on a la chance d’avoir un jardin donc on s’en est occupé aussi. Et bien sûr le petit rendez-vous de 20h.

 

Et en ce qui concerne votre fille ?

Au quotidien, c’est forcément beaucoup d’école à la maison. Elle est inscrite à Langevin mais elle ne va pas reprendre tout de suite. En tant que femme enceinte de 9 mois, je vais éviter d’amener un nourrisson à l’école. En plus je ne pense pas qu’elle fasse partie des décrocheurs, on a pris la chose au sérieux. On ne va pas prendre de risques, et a priori ça devrait rouler. Maintenant, c’est sûr qu’aujourd’hui elle en a marre du confinement, ça commence à être dur !

 

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Vous avez sûrement dû avoir des rendez-vous médicaux liés à votre grossesse. Est-ce qu’il y a eu une appréhension de votre part au moment de vous rendre dans un établissement de santé en cette période ?

Ça m’a traversé l’esprit, mais la maternité m’a très vite rassurée en me disant qu’ils avaient pris beaucoup de précautions. De toutes façons il fallait y aller, et j’ai moi-même fait tout ce qu’il fallait en termes de protection (masques, gel hydroalcoolique, gants…).

 

Vous êtes membre du collectif d’artistes Île en Ville, en résidence à L’Île-Saint-Denis. Le collectif est-il resté actif pendant ce confinement ?

C’est compliqué car l’objectif de cette résidence c’est le contact avec le public. On a dû annuler notre événement de la Fête du printemps, et ça a été difficile de continuer. Ça nous a un peu coupé les pattes. Dans l’optique du déconfinement, on a récemment repris contact avec Plaine Commune – qui gère cette résidence avec la Ville – pour savoir s’ils ont la volonté de continuer ou pas, et s’ils en ont le droit. La semaine dernière, on a parlé avec le collectif de ce qu’on pouvait faire. On envisage peut-être de proposer des événements où les gens restent chez eux, avec par exemple des marquages au sol visibles depuis les balcons et dont les gens pourraient photographier l’évolution, de la projection sur les murs des façades, une performance de Jackson qui jouerait de la musique en bas des immeubles… On va aussi partager avec le public les photos de la Fête des Lumières, à laquelle on a participé avant le confinement.

 

Le déconfinement progressif commence ce lundi 11 mai. Est-ce quelque chose que vous attendez avec impatience, avec anxiété, avec soulagement… ?

Il y a un peu de tout ça. Aujourd’hui j’apprécie réellement d’entendre les oiseaux et de voir la Seine si claire… Mais je sais que les gens vont reprendre la voiture à gogo. Ma première crainte est là : plutôt écolo. Ensuite, j’ai peur bien sûr que les gens ne fassent pas assez attention et tombent malade. Ce virus peut être très violent, je l’ai vu avec mon père qui a eu une trachéotomie et a aujourd’hui une cicatrice comme Albator !

L’impatience, c’est que je n’ai pas vu ma famille qui habite dans le 18ème arrondissement de Paris. On fera attention mais on se verra. On va faire ça doucement parce que ma mère a la soixantaine, quand même. C’est difficile de ne pas se retrouver, même s’il y a un danger.

 

On voit ici ou là des discours qui affirment qu’une fois passée cette crise, on ne pourra plus vivre comme avant. Vous y croyez ?

Je l’espère ! J’espère qu’on va arrêter de consommer comme des cochons, de prendre des vacances n’importe comment à l’autre bout du monde, même si ce que je dis là ne concerne pas forcément les habitants de L’Île-Saint-Denis. Ici, il faudrait déjà que les gens arrêtent de jeter des trucs partout. Quand on voit que la nature reprend ses droits, quand tu vois les changements qu’il y a eu en à peine deux mois, les oiseaux qui reviennent, etc. Il y a un espoir écologique, j’espère que les gens en prendront conscience.

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