Paroles de confinée : Olivia Zémor

Paroles de confinée : Olivia Zémor

Pendant cette période de confinement, L’Île-Saint-Denis donne la parole à ses habitantes et habitants. Comment vit-on cette crise sur notre île ? Comment juge-t-on l’action des autorités françaises ? Quel regard porte-t-on sur notre société ? Tant de questions auxquelles chacun a ses propres réponses.

Aujourd’hui : Olivia Zémor.

Habite au quartier Centre depuis 4 ans et demi. 71 ans.


Quelle a été votre réaction quand vous avez appris pour la première fois ces mesures de confinement ?

Plutôt de la colère. Je me tiens assez informée, j’étais journaliste et fondatrice d’une agence de presse spécialisée dans le domaine santé-médecine. J’ai très vite noté certains mensonges et contradictions du gouvernement, relayés par les médias : les masques qui ne serviraient à rien, les tests qui seraient inutiles, le professeur Raoult ridiculisé… On voit aujourd’hui le résultat de coupes budgétaires régulières dans le budget de la santé, avec de moins en moins de soignants car on réduit le nombre de lits et qu’on continue de donner des salaires très peu attractifs. Et je me dis que ce n’est pas juste.

Ce n’est pas une analyse de deux ou trois semaines que je fais ici. Je suis en colère et très choquée de ce qui arrive, car c’est une forme de punition collective faite à des gens qui n’y sont pour rien. Je respecte le confinement parce qu’on n’a pas d’autres solutions. Mais on ne nous a pas permis d’éviter ce confinement, en n’appliquant pas des mesures prises dans d’autres pays (Allemagne, Corée du Sud, Chine…) et qui se sont révélées efficaces : fournitures de masques et de moyens de protection, tests et diagnostics massifs, etc.

 

Après deux semaines de confinement, comment est-ce que vous vivez au quotidien ? Vous donniez des cours d’anglais bénévolement à la MIC, qu’en est-il maintenant ?

Je continue les cours par Internet et par mail, sauf pour une ou deux élèves qui travaillent dans le domaine de la santé et sont surchargées de travail. J’ai encore une dizaine d’élèves qui, du coup, font plus d’anglais que d’habitude !

Je ne suis pas parmi les plus à plaindre. Je ne vis pas seule mais avec mon mari, dans un cadre agréable. Je suis en forme, et j’en profite pour lire davantage et échanger sur les réseaux sociaux et par téléphone.

Au niveau familial, j’ai une fille en Espagne, une autre à Paris, et surtout un petit-fils de 2 ans qui me réclame et qui ne comprend pas pourquoi on ne se voit pas en ce moment. Sa mère estime qu’il est encore un peu jeune pour être exposé aux écrans numériques, donc c’est compliqué de le voir et j’en souffre beaucoup.

Mon mari a besoin de faire du sport pour sa santé, sinon il a des problèmes de circulation sanguine. Il allait régulièrement à la piscine de Villeneuve-la-Garenne, maintenant il fait des tours de pâtés de maison une fois par jour ! Moi j’essaye de faire un peu de gym à la maison.

On se relaye pour faire les courses, avec le Franprix juste à côté. C’est très bien organisé et ça ne présente aucun danger. Ils sont globalement très bien ravitaillés, et je constate que jeunes et vieux ont d’excellents réflexes. Pour les marchés, je comprends la fermeture de celui de Saint-Denis, où la densité et la proximité des stands rendaient difficile le respect des distances de sécurité et des gestes barrières. Mais celui de Villeneuve était très bien organisé, avec du personnel municipal mobilisé. Il a malgré tout été fermé. C’est dommage car les produits frais et les légumes étaient à des prix abordables. Pour certaines personnes, ce n’est pas qu’un détail.

 

Comment est-ce que vous jugez l’action des pouvoirs publics et la prise en charge de cette grande crise par les autorités ?

Je trouve cela grave de faire culpabiliser les gens pour leur faire oublier où sont les responsabilités. Heureusement je m’aperçois que malgré ce type de discours, les gens changent de plus en plus de ton et le sens critique se développe.

On essaye d’habituer les gens à l’idée que c’est dur et triste mais qu’il faut faire des choix difficiles, en sauvant certaines personnes tout en en laissant mourir d’autres. Pour moi, c’est totalement inacceptable et immoral. Je crains que le gouvernement, après avoir massivement insisté sur les efforts réalisés et les leçons qui seront tirées de cette crise, laisse ensuite s’installer des pratiques malthusiennes qui ne diraient pas leur nom. Il faut être vigilant !

Je ne suis pas complotiste, je ne pense pas que ce virus ait été fabriqué dans tel ou tel laboratoire, pour provoquer une crise ou je ne sais quoi. Je pense par contre que nos dirigeants sont tout à fait capables de sauter à pieds joints sur l’occasion pour introduire des mesures qui conviendraient encore et toujours à ceux qui tirent les marrons du feu.

 

On voit ici ou là des discours qui affirment qu’une fois passée cette crise, on ne pourra plus vivre comme avant. Est-ce que vous y croyez personnellement ?

Non. Il y a déjà eu d’autres crises sanitaires ou financières. À chaque fois, on voit des paroles mais c’est tout. Alors oui, il y aura sans doute un peu d’argent donné aux hôpitaux par ci-par là, mais pas d’embauches massives avec des salaires décents. Au contraire, je crains que le changement soit négatif, avec une pérennisation dans le temps de mesures qui sont censées être temporaires dans le Code du Travail.

Il faut que cette période de confinement soit mise à profit pour réfléchir, discuter, s’informer, bouquiner, etc. Dans son livre La stratégie du choc, Naomie Klein démontre que dans des situations en apparence très différentes, les gouvernants essayent de faire passer des choses qu’ils n’auraient pas pu faire passer autrement. Pourquoi ? Parce que quand les gens ont peur, ils sont plus malléables.

Mais je suis rassurée de voir les gens poser de plus en plus les vraies questions. Quand je vois les initiatives solidaires et fraternelles qui ne sont pas à l’initiative du gouvernement, ça me rend optimiste sur le fait que les gens comprennent qu’un autre système est possible.

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